(EcoFinances.Net) – Au Port de Douala, les importateurs de vins et spiritueux vivent une situation inédite depuis quelques jours : leurs cargaisons sont bloquées, faute de timbres sécurisés exigés pour la sortie des produits soumis au régime de la vignette. Depuis une semaine, les commissaires agréés en douane multiplient les allers-retours sans succès. « Les gens de la Douane nous demandent d’attendre l’arrivée des timbres », confie Germain T., importateur, sous couvert d’anonymat.
Ce blocage intervient à un moment critique : les fêtes de fin d’année, période de forte consommation. À Akwa, quartier des affaires de Douala, les dépôts de vins commencent à se vider. « Le stock baisse, les prix montent, et certains produits comme le Giscourt, le Château Barrey ou le Moët sont déjà introuvables », alerte Tela Abraham, gérant d’un grand dépôt au lieu-dit Douala Bar.
Rupture chez Delarue , chaîne institutionnelle sous tension…
Selon les informations recueillies par EcoFinances.Net, la rupture de stock provient de Delarue, entreprise britannique partenaire du gouvernement camerounais, chargée de la production et de la mise à disposition des timbres. Un haut responsable des Douanes en service au Secteur du Littoral I précise que la Direction Générale des Douanes (DGD) n’est pas à l’origine du blocage : « Nous attendons les timbres pour valider les sorties. Chaque timbre rapporte 5 FCFA à la Douane, donc nous avons tout intérêt à ce qu’ils soient disponibles. Le problème se situe plutôt au niveau de la Direction Générale des Impôts (DGI), qui gère la mise à disposition. »
Les raisons officielles de cette rupture ne sont pas évoquées, mais plusieurs sources évoquent en coulisse la problématique du paiement tardif des prestations dues aux partenaires internationaux de l’État, ce qui pourrait avoir retardé la production ou l’expédition des timbres.
Pénurie, hausse des prix et tensions
Le blocage commence à produire ses effets sur le marché. Les détaillants interrogés à Akwa parlent d’une situation « grave ». Les marques les plus prisées sont déjà en rupture, et les prix augmentent. « Si rien n’est fait, on s’achemine vers une pénurie généralisée », prévient Germain T. À quelques jours des fêtes, les importateurs redoutent une flambée des prix et une perte de chiffre d’affaires.
Du côté des syndicats, Alice Maguedjo, présidente du Sycodew (Syndicat des commerçants détaillants du Wouri), indique que ses membres ne l’ont pas encore saisie officiellement. Mais elle reconnaît que « si le problème persiste, il pourrait perturber sérieusement la disponibilité des vins sur le marché ».
Ce qui risque d’arriver : désorganisation du marché et défiance
Si la situation perdure, les conséquences pourraient dépasser le seul secteur des vins. Le blocage des produits soumis à la vignette pourrait affecter d’autres filières, créer des tensions entre opérateurs économiques et administration, et ternir l’image du Port de Douala comme plateforme logistique fiable. La défiance pourrait s’installer, notamment chez les partenaires étrangers. « Ce genre de blocage, surtout en période de forte activité, donne une mauvaise image du pays », confie un opérateur économique.
Bien que le délégué régional du ministère du Commerce pour le Littoral, Simon Belinga Ombga, ne nie pas l’existence du problème, il précise toutefois que « la solution est à chercher du côté du ministère des Finances », seul compétent pour la production et la mise à disposition des vignettes.
Instruction ministérielle, procédure encadrée et poids économique du secteur
Face à l’urgence, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a adressé une note interne au Directeur Général des Douanes la semaine dernière. Il y annonce que les timbres sont en cours d’acheminement vers le Cameroun et demande que leur réception et leur mise à disposition soient immédiates, même en week-end. Cette instruction s’inscrit dans un cadre réglementaire précis.
Depuis février 2023, une instruction ministérielle fixe les procédures automatisées d’estampillage des produits soumis au régime de la vignette dans le système informatique douanier CAMCIS. Elle encadre la traçabilité, la gestion des stocks, les contrôles et l’échange de données entre la DGD et le prestataire.
En complément, une note de service du Secteur des Douanes du Littoral 1 détaille la procédure d’estampillage au Port de Douala : supervision par l’inspecteur, dépôt sous escorte, responsabilité des estampilleurs, et respect des horaires légaux. Ces textes montrent que le dispositif est bien encadré, mais dépendant d’un maillon critique : la disponibilité physique des timbres.
19,5 milliards de FCFA d’importations en 2024
Les données de l’INS renforcent l’importance de cette crise. En 2023, le Cameroun a importé 11 206 tonnes de vins et liqueurs pour 22,3 milliards de FCFA, en hausse de 14,3 % par rapport à 2022. En 2024, les importations ont reculé à 19,5 milliards FCFA, dont 12,2 milliards de pour les vins seuls. La France reste le principal fournisseur. Ces chiffres montrent que les vins et spiritueux représentent un segment stratégique du commerce extérieur camerounais, pesant près de 20 milliards de FCFA par an.
Joseph Roland Djotié

